Bitcoin se divise au bloc 961 632
Le réseau Bitcoin a connu samedi une séparation de chaîne après l'entrée dans la phase obligatoire de signalement de BIP-110. Les noeuds configurés pour appliquer la proposition ont commencé à rejeter les blocs ne signalant pas leur soutien au changement.
La séparation est apparue au bloc 961 632. AntPool, l'un des principaux pools de minage Bitcoin, a produit un bloc ne contenant pas le signal attendu par BIP-110. Ce bloc a été accepté par le réseau Bitcoin principal, mais rejeté par les noeuds appliquant les nouvelles règles.
Une branche alternative a ensuite été construite à partir d'un bloc attribué à Roughnecks, un mineur utilisant le pool Ocean.
La scission montre qu'une règle de consensus appliquée par une minorité de noeuds peut créer une branche distincte lorsque la majorité des mineurs continue de construire sur une chaîne incompatible avec cette règle.
La chaîne principale prend rapidement de l'avance
Quelques heures après la séparation, l'écart entre les deux branches était déjà important.
À 18 h ET, la chaîne Bitcoin principale avait atteint le bloc 961 640. La branche BIP-110 n'avait produit que deux nouveaux blocs et se situait au bloc 961 633.
Elle accusait ainsi sept blocs de retard, ce qui suggère que la puissance de calcul soutenant la branche alternative reste très faible par rapport au réseau principal.
| Indicateur | Détail |
|---|---|
| Bloc de séparation | 961 632. |
| Chaîne principale à 18 h ET | Bloc 961 640. |
| Chaîne BIP-110 à 18 h ET | Bloc 961 633. |
| Retard initial observé | 7 blocs. |
| Signalement BIP-110 sur la période précédente | 51 blocs sur 2 016, soit 2,53 %. |
| Seuil prévu pour un verrouillage anticipé | 55 %, soit 1 109 blocs sur 2 016. |
| Durée prévue des restrictions | 52 416 blocs, soit environ un an. |
| Bloc prévu pour l'application des nouvelles règles | 965 664 si la branche BIP-110 atteint les conditions prévues. |
Qu'est-ce que BIP-110 ?
BIP-110, également appelé Reduced Data Temporary Softfork, propose de modifier temporairement les règles de consensus de Bitcoin afin de limiter plusieurs méthodes de stockage de données arbitraires dans les transactions.
La proposition vise notamment certaines utilisations associées aux inscriptions Ordinals et à d'autres données qui ne correspondent pas directement à des paiements en bitcoin.
Ses défenseurs estiment que ces données augmentent inutilement la charge supportée par les noeuds et détournent l'espace limité des blocs de la fonction monétaire du réseau.
La proposition introduit plusieurs limites au niveau du consensus. Parmi elles figurent une limite de 83 octets pour les sorties OP_RETURN, une limite de 256 octets pour certaines données poussées dans les scripts ou témoins, des restrictions sur certaines fonctions Taproot ainsi que l'interdiction temporaire de certaines opérations dans les tapscripts. Les UTXO créés avant l'activation sont explicitement exemptés des nouvelles règles.
Une proposition pensée comme temporaire
BIP-110 n'est pas présenté comme une modification permanente des règles Bitcoin. Le mécanisme est conçu pour rester actif pendant 52 416 blocs, soit environ un an.
Selon la spécification, les restrictions ne s'appliqueraient qu'aux UTXO créés après l'activation. Les fonds existants avant cette date resteraient dépensables selon les règles précédentes.
Cette clause de grandfathering vise à réduire le risque que des bitcoins existants deviennent accidentellement impossibles à dépenser.
Le soutien des mineurs est extrêmement faible
Le principal problème pour BIP-110 reste l'absence de soutien significatif des mineurs.
La proposition prévoyait un seuil de 55 % des blocs, soit 1 109 blocs sur une période de 2 016, pour permettre un verrouillage sans séparation brutale de la chaîne.
Lors de la dernière période complète avant la scission, seuls 51 blocs avaient signalé leur soutien. Cela représente 2,53 % du total.
L'écart entre ces 2,53 % et le seuil de 55 % explique pourquoi les noeuds appliquant BIP-110 se retrouvent aujourd'hui sur une branche disposant de beaucoup moins de puissance de calcul.
Pourquoi la chaîne minoritaire progresse-t-elle plus lentement ?
Bitcoin ajuste périodiquement sa difficulté de minage afin de maintenir un intervalle moyen d'environ dix minutes entre les blocs.
Lorsqu'une petite fraction des mineurs se sépare soudainement du réseau tout en conservant une difficulté calibrée pour une puissance de calcul beaucoup plus importante, les nouveaux blocs peuvent être produits beaucoup plus lentement.
C'est précisément le risque auquel fait face la chaîne BIP-110 si elle ne parvient pas à attirer davantage de puissance de calcul.
Une chaîne distincte ne signifie pas encore un nouvel actif
La création d'une branche alternative ne signifie pas automatiquement qu'un nouvel actif négociable existe sur les marchés.
Pour qu'une chaîne minoritaire acquière une véritable existence économique, elle doit généralement obtenir le soutien d'exchanges, de wallets, de fournisseurs d'infrastructure et d'utilisateurs capables de lui attribuer une valeur distincte.
À ce stade, BIP-110 crée avant tout une séparation technique entre deux ensembles de règles de consensus.
Un débat sur l'utilisation de l'espace des blocs
Le conflit autour de BIP-110 dépasse largement la question technique de l'activation.
Les partisans de la proposition considèrent que Bitcoin doit prioritairement servir de monnaie décentralisée et que le stockage permanent de données non financières impose des coûts aux opérateurs de noeuds sans bénéfice direct pour eux.
Les opposants défendent une approche plus neutre : si une transaction respecte les règles de consensus et paie les frais demandés par le marché, son contenu ne devrait pas être filtré en fonction de son usage supposé.
Ordinals au coeur de la controverse
Les inscriptions Ordinals ont profondément relancé le débat sur l'utilisation de l'espace des blocs depuis 2023.
Grâce aux possibilités offertes par SegWit et Taproot, certains utilisateurs ont stocké des images, textes et autres données directement dans les transactions Bitcoin.
Pour les défenseurs de BIP-110, cette utilisation détourne Bitcoin de son rôle monétaire. Pour ses détracteurs, vouloir définir les usages acceptables du réseau constitue au contraire une forme de contrôle incompatible avec la neutralité de Bitcoin.
Le changement d'OP_RETURN dans Bitcoin Core a alimenté les tensions
La controverse s'est accentuée après la modification de la politique par défaut d'OP_RETURN dans Bitcoin Core v30 en octobre 2025.
Cette évolution a supprimé en pratique l'ancienne limite standard de 83 octets dans la politique de relais par défaut, sans pour autant modifier les règles fondamentales de consensus.
Les défenseurs de ce changement estimaient que les mineurs incluaient déjà certaines transactions dépassant ces limites et que les utilisateurs pouvaient employer d'autres méthodes de stockage plus coûteuses pour le réseau.
Les opposants y ont vu au contraire une normalisation du stockage de données arbitraires sur Bitcoin.
BIP-444 a évolué vers BIP-110
Le conflit a d'abord donné naissance à BIP-444 en octobre 2025. Cette proposition visait déjà à imposer des restrictions sur les données arbitraires directement au niveau du consensus plutôt qu'à travers de simples politiques de relais.
Le projet a ensuite évolué pour devenir BIP-110, avec un mécanisme d'activation et une durée temporaire plus précisément définis.
La spécification a été déclarée complète dans le dépôt officiel des Bitcoin Improvement Proposals en juillet 2026.
La situation contraste avec l'activation de Taproot
La situation actuelle diffère fortement de l'activation de Taproot en 2021.
Taproot avait obtenu un soutien massif des mineurs avant son verrouillage et avait été activé au bloc 709 632 sans provoquer de chaîne minoritaire durable.
BIP-110 entre au contraire dans sa phase obligatoire avec un niveau de signalement extrêmement faible, ce qui rend la séparation beaucoup plus visible.
Quels risques pour les utilisateurs de Bitcoin ?
Pour les utilisateurs qui suivent la chaîne disposant de la majorité de la puissance de calcul et prise en charge par les principales infrastructures, le réseau Bitcoin principal continue pour l'instant de fonctionner normalement.
La principale zone d'incertitude concerne les utilisateurs, entreprises ou mineurs qui choisiraient explicitement de suivre la branche BIP-110.
Une chaîne dotée d'une faible puissance de calcul peut produire des blocs très lentement et présenter davantage de risques opérationnels, notamment en matière de confirmations et de réorganisations.
La puissance de calcul ne suffit pas à déterminer la valeur économique
Le réseau disposant du plus grand nombre de blocs et de la plus forte puissance de calcul bénéficie généralement d'un avantage technique majeur, mais la valeur économique d'une chaîne dépend également du comportement des utilisateurs et des entreprises.
Les exchanges, les fournisseurs de wallets, les processeurs de paiement et les dépositaires jouent donc un rôle important dans la manière dont une éventuelle chaîne concurrente pourrait être reconnue.
Pour l'instant, aucun élément ne suggère que la branche BIP-110 bénéficie d'un soutien économique comparable à celui du réseau Bitcoin principal.
Une expérience grandeur nature de gouvernance Bitcoin
La scission BIP-110 constitue un exemple concret du fonctionnement de la gouvernance de Bitcoin. Aucun acteur central ne peut imposer à lui seul une modification des règles.
Développeurs, opérateurs de noeuds, mineurs, entreprises et utilisateurs peuvent choisir le logiciel et les règles qu'ils souhaitent appliquer, mais une modification n'acquiert une véritable importance que si elle obtient suffisamment de coordination sociale et économique.
Avec seulement 2,53 % de signalement minier observé avant la séparation, les partisans de BIP-110 semblent pour l'instant avoir échoué à réunir cette coordination.
La suite dépendra du soutien apporté à la branche BIP-110
La question immédiate est désormais de savoir si de nouveaux mineurs rejoindront la chaîne minoritaire ou si son retard continuera de se creuser.
Selon la spécification, la branche BIP-110 doit atteindre le bloc 963 648 pour poursuivre le processus de verrouillage, puis les nouvelles restrictions commenceraient au bloc 965 664.
Si la puissance de calcul reste aussi faible, atteindre ces étapes pourrait prendre beaucoup plus de temps que sur la chaîne Bitcoin principale.
La séparation actuelle ne constitue donc pas nécessairement un nouveau Bitcoin durable, mais elle transforme un débat technique sur le stockage de données en un test réel de coordination et de consensus.