La fin d'un feuilleton fiscal de six ans

Les législateurs sud-coréens ont franchi un pas décisif en votant l'abolition définitive de la taxe sur les revenus issus des actifs virtuels. Cette décision met un point final à l'un des feuilletons réglementaires les plus longs et les plus chaotiques de l'histoire crypto mondiale, où une loi adoptée en 2020 n'a jamais réussi à entrer en vigueur malgré six ans de tentatives.

Initialement prévue pour janvier 2022, la taxe devait imposer un taux de 22 % (impôts locaux inclus) sur les gains annuels dépassant 2,5 millions de wons (environ 1 750 dollars). Elle a été reportée à quatre reprises, repoussée successivement à 2023, 2025, puis 2027, à chaque fois pour les mêmes raisons : des infrastructures de contrôle inexistantes, des définitions fiscales floues et une pression politique intense de la part de millions d'investisseurs particuliers.

📊 Chronologie de la taxe crypto en Corée du Sud
Date Événement Entrée en vigueur prévue
2020 Adoption de la loi sur la taxation des actifs virtuels Janvier 2022
Décembre 2021 Premier report voté par l'Assemblée nationale Janvier 2023
Juillet 2022 Deuxième report Janvier 2025
Décembre 2024 Troisième report (moratoire de deux ans) Janvier 2027
Mars 2026 Vote d'abolition définitive —

Un consensus bipartisan forgé par la réalité du terrain

Le vote réunit les deux forces politiques dominantes du pays. Le People Power Party (PPP), parti conservateur, militait depuis longtemps pour la suppression totale de la taxe, arguant que l'aide à l'accumulation de patrimoine des jeunes Coréens devait primer sur la fiscalité. Le Parti démocrate, initialement favorable à la taxation, avait déjà amorcé un virage en décembre 2024 en acceptant le dernier moratoire de deux ans, avant de finalement se rallier à l'abolition.

Plusieurs facteurs ont convergé pour rendre cette décision inévitable. Le premier est l'absence persistante d'infrastructure technique nécessaire à l'application de la taxe. Six ans après l'adoption de la loi, les autorités n'avaient toujours pas mis en place de systèmes fiables pour le suivi des transactions, la classification des revenus ou le contrôle des échanges transfrontaliers. Le chercheur Kim Kab-lae, du Capital Market Research Institute, avait averti fin 2025 qu'un nouveau report détruirait la confiance dans le système fiscal.

« Si le gouvernement ne fait rien pendant la période de grâce et fait face à un quatrième report, c'est la confiance dans le système fiscal lui-même qui s'effondrera. »

— Kim Kab-lae, Capital Market Research Institute

Plutôt que de risquer un cinquième report, les législateurs ont fait le choix de l'abolition. Cette approche s'inscrit dans la continuité de la suppression de la taxe sur les investissements financiers (FIT) votée le 10 décembre 2024 par 204 voix contre 33, qui devait imposer 20 à 25 % sur les gains boursiers dépassant 50 millions de wons. La disparité entre un seuil d'imposition à 50 millions de wons pour les actions et seulement 2,5 millions pour les cryptomonnaies avait alimenté un fort sentiment d'injustice parmi les investisseurs crypto.

Le poids politique de 8 millions d'investisseurs

La dimension politique de cette décision est considérable. Selon les données gouvernementales, la Corée du Sud compte environ 7,88 millions d'investisseurs crypto, dont les trois quarts ont moins de 50 ans et près de la moitié moins de 40 ans. Aucun parti politique ne pouvait se permettre de s'aliéner cette base électorale massive dans un contexte de ralentissement économique et d'instabilité politique.

Le marché crypto sud-coréen est l'un des plus dynamiques au monde. Les volumes de trading quotidiens sur les plateformes domestiques comme Upbit et Bithumb dépassaient les 20 000 milliards de wons (environ 14 milliards de dollars), surpassant régulièrement les volumes du marché actions local. La capitalisation totale des actifs virtuels sur les exchanges sud-coréens avait bondi de 27 % sur un an pour atteindre 55 300 milliards de wons au premier semestre 2025.

Le marché crypto sud-coréen en chiffres

La Corée du Sud est l'un des marchés crypto les plus actifs au monde. Le won coréen a été la devise fiat la plus utilisée pour le trading crypto au premier trimestre 2024, dépassant même le dollar américain selon les données de Kaiko. Le nombre de comptes enregistrés sur les exchanges domestiques a atteint environ 10,77 millions au premier semestre 2025, soit une hausse de 8 % sur un an. Le phénomène dit du « Kimchi Premium », l'écart de prix entre les plateformes coréennes et internationales, témoigne de la demande locale intense pour les actifs numériques.

Des lacunes structurelles insurmontables

Au-delà de la pression politique, l'abolition reflète surtout l'incapacité technique des autorités à mettre en œuvre une taxation équitable. Le cadre fiscal ne couvrait que les plus-values sur les transactions effectuées via les exchanges domestiques, laissant dans un flou juridique total le staking, le minage, les airdrops, les revenus DeFi et les transactions peer-to-peer.

Le suivi des transactions sur les plateformes étrangères constituait un autre obstacle majeur. Si les autorités fiscales pouvaient accéder aux données des exchanges locaux, elles dépendaient entièrement de la bonne volonté des plateformes offshore pour les transactions internationales. Cette asymétrie créait un risque de fuite de capitaux vers des juridictions plus favorables et d'évasion fiscale généralisée.

La Corée du Sud avait pourtant rejoint le cadre de reporting CARF de l'OCDE, un accord multilatéral avec 48 pays pour l'échange automatique de données sur les transactions d'actifs virtuels à partir de 2027. Mais les experts estimaient que sans résoudre d'abord les problèmes structurels internes, ce partage d'informations ne suffirait pas à garantir un système fiscal juste et applicable.

Un virage pro-investisseur dans un contexte global mouvant

L'abolition de la taxe crypto positionne la Corée du Sud comme l'une des juridictions les plus favorables aux investisseurs en actifs numériques parmi les grandes économies. Cette approche contraste avec d'autres pays asiatiques. Le Japon classifie les gains crypto comme revenus divers avec des taux pouvant atteindre 55 %, tandis que l'Inde applique un taux forfaitaire de 30 % assorti d'une retenue à la source de 1 % sur chaque transaction.

Le mouvement s'inscrit toutefois dans une tendance mondiale de réajustement des politiques fiscales crypto. L'Italie a récemment abaissé son taux d'imposition de 42 % à 28 %, tandis que la Russie a plafonné la taxation des actifs virtuels à 15 %, alignée sur celle des actions. Même aux États-Unis, les discussions autour d'un cadre plus favorable se multiplient sous l'impulsion de l'administration actuelle.

« Des mesures telles que l'abolition complète de l'impôt sur les plus-values des investissements financiers contribueront à la protection des investisseurs locaux et à l'encouragement du marché des capitaux. »

— Han Duck-soo, ancien président par intérim de Corée du Sud (décembre 2024)

Le Digital Asset Basic Act en ligne de mire

Si la question fiscale est désormais réglée, le cadre réglementaire global reste en construction. Le Digital Asset Basic Act (DABA), la loi-cadre qui doit réglementer l'ensemble des actifs numériques en Corée du Sud, est toujours en discussion. Sa première partie, entrée en vigueur en juillet 2024, se concentre sur la lutte contre les pratiques déloyales comme la manipulation de prix et le délit d'initié.

La seconde partie, qui devait aborder la régulation des émetteurs de tokens, l'ouverture aux investisseurs institutionnels et l'encadrement des stablecoins, a été repoussée en raison de désaccords entre la Financial Services Commission (FSC) et la Banque de Corée sur le contrôle des réserves des stablecoins. Le président Lee Jae Myung a fait du développement d'un stablecoin adossé au won coréen l'une de ses priorités, dans un souci de préserver la souveraineté monétaire face à la domination des stablecoins en dollars.

L'abolition de la taxe crypto envoie un signal clair : la Corée du Sud privilégie désormais la croissance et l'attractivité de son marché des actifs numériques plutôt que la taxation précoce d'un secteur encore en structuration. Pour les près de 8 millions d'investisseurs coréens, c'est une victoire acquise après des années de mobilisation. Pour l'industrie mondiale, c'est un précédent qui pourrait influencer les débats fiscaux dans d'autres juridictions.