Un changement de ton à la Banque d’Angleterre

La Banque d’Angleterre semble prête à revoir certaines parties de son projet de réglementation des stablecoins. Selon des propos rapportés par Reuters et attribués à Sarah Breeden, vice-gouverneure chargée de la stabilité financière, la banque centrale regarde « très attentivement » des alternatives à son cadre proposé. Le signal est important : après avoir défendu une approche prudente, la BoE reconnaît que certaines modalités pourraient être trop lourdes à appliquer.

Le sujet concerne les stablecoins systémiques libellés en livre sterling, c’est-à-dire des jetons de paiement susceptibles d’être utilisés à grande échelle dans l’économie britannique. La Banque d’Angleterre ne vise pas ici les stablecoins utilisés principalement pour acheter ou vendre des cryptoactifs sur des plateformes d’échange. Ces usages non systémiques relèvent plutôt de la Financial Conduct Authority, la FCA.

Pourquoi les plafonds de détention posent problème

Le point le plus contesté est celui des plafonds temporaires de détention. Dans sa consultation, la BoE proposait qu’un particulier ne puisse pas détenir plus de 20 000 £ par stablecoin systémique, tandis qu’une entreprise serait limitée à 10 millions £, avec un régime d’exemptions pour les plus grandes sociétés lorsque cela serait nécessaire.

Sur le papier, l’objectif est de limiter une migration trop rapide des dépôts bancaires vers les stablecoins, afin d’éviter un choc pour le crédit et le financement de l’économie réelle. Mais dans la pratique, l’industrie estime que ces plafonds seraient extrêmement complexes à suivre. Un émetteur, un wallet, une plateforme de paiement ou une banque partenaire devrait vérifier en permanence la position cumulée d’un utilisateur, parfois à travers plusieurs intermédiaires.

Le débat ne porte pas seulement sur le niveau des limites, mais sur leur faisabilité : une limite temporaire peut devenir un casse-tête permanent si elle est impossible à contrôler proprement.

Le deuxième sujet sensible : les réserves à la banque centrale

Le deuxième pilier contesté concerne la composition des réserves. La Banque d’Angleterre proposait que les émetteurs systémiques puissent placer jusqu’à 60 % de leurs actifs de backing en dette publique britannique de court terme, mais qu’au moins 40 % soient détenus sous forme de dépôts non rémunérés auprès de la banque centrale. L’idée est de garantir une liquidité immédiate en cas de rachats massifs.

Pour la BoE, cette exigence vise à préserver la confiance dans la monnaie et à s’assurer qu’un stablecoin largement utilisé puisse toujours être remboursé au pair, même en période de stress. Pour les émetteurs, le problème est économique : immobiliser une partie importante des réserves sans rémunération peut rendre le modèle moins viable, surtout face à des concurrents étrangers qui peuvent générer des revenus sur une plus grande part de leurs actifs.

📊 Les règles débattues
Élément Proposition initiale de la BoE Critique principale
Plafond particuliers 20 000 £ par stablecoin systémique Suivi opérationnel complexe entre wallets, plateformes et intermédiaires
Plafond entreprises 10 millions £, avec exemptions possibles pour les grandes sociétés Risque de limiter les usages B2B, trésorerie et paiements de gros
Réserves non rémunérées Au moins 40 % des actifs à la Banque d’Angleterre Pression sur le modèle économique des émetteurs
Dette publique de court terme Jusqu’à 60 % des réserves en gilts sterling court terme Souplesse utile, mais jugée insuffisante par certains acteurs
Objectif réglementaire Protéger la stabilité financière et la convertibilité Trouver un équilibre avec innovation, concurrence et adoption

Un assouplissement ne veut pas dire dérégulation

Le changement de ton de la Banque d’Angleterre ne signifie pas que le régulateur abandonne son approche prudente. La BoE reste convaincue que les stablecoins de paiement, s’ils deviennent largement utilisés, doivent être traités comme une forme de monnaie privée avec des exigences strictes de convertibilité, de liquidité, de gouvernance et de gestion des risques.

La nuance est ailleurs : la banque centrale reconnaît que le même objectif peut peut-être être atteint par d’autres outils. Par exemple, plutôt qu’un plafond de détention appliqué utilisateur par utilisateur, la BoE pourrait envisager une montée en charge progressive, des seuils par type d’activité, des exigences de reporting renforcées, des tests de liquidité plus sévères ou un cadre de transition plus lisible pour les émetteurs qui passent du régime FCA au régime systémique.

⚡ Pourquoi c’est important

Les stablecoins ne sont plus seulement un sujet crypto. Ils deviennent un enjeu de politique monétaire, de paiements, de compétitivité financière et de souveraineté réglementaire. Si les règles britanniques sont trop strictes, les émetteurs pourraient privilégier les États-Unis, l’Union européenne ou d’autres hubs. Si elles sont trop souples, la BoE craint de créer un risque pour la stabilité du système financier.

La FCA pousse aussi pour l’innovation

Le débat intervient alors que la FCA a présenté les stablecoins de paiement comme une priorité pour 2026. Le régulateur des marchés financiers veut soutenir l’émergence de stablecoins émis au Royaume-Uni pour permettre des paiements plus rapides et plus pratiques. Il prévoit également d’ouvrir un sandbox réglementaire afin de permettre aux entreprises de tester l’émission de stablecoins dans un cadre contrôlé.

Cette dualité résume bien le défi britannique. La FCA cherche à accompagner l’innovation et la croissance, tandis que la Banque d’Angleterre se concentre sur les risques systémiques. Les deux approches ne sont pas contradictoires, mais elles doivent être coordonnées. Un stablecoin peut commencer comme un produit de niche supervisé par la FCA, puis devenir suffisamment important pour relever de la BoE.

Le Royaume-Uni face à la concurrence internationale

Le calendrier ajoute une pression supplémentaire. Aux États-Unis, l’administration Trump soutient activement les stablecoins, notamment ceux adossés à des bons du Trésor américain. Dans l’Union européenne, le règlement MiCA a déjà installé un cadre complet pour les émetteurs de jetons de monnaie électronique et de stablecoins. Singapour, Hong Kong et les Émirats arabes unis avancent eux aussi sur leurs propres régimes.

Pour Londres, la question est donc stratégique. La City veut rester un centre majeur de l’innovation financière, mais elle ne peut pas ignorer le risque qu’un stablecoin systémique devienne une alternative aux dépôts bancaires. Trop de prudence pourrait empêcher le marché de se développer. Trop peu de prudence pourrait créer une faille dans l’architecture des paiements.

Andrew Bailey alerte sur les standards internationaux

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Andrew Bailey, a récemment souligné un autre risque : la divergence entre les États-Unis et les standards internationaux. Selon lui, les stablecoins ne peuvent fonctionner comme une infrastructure mondiale de paiement que si des règles communes existent sur la convertibilité et la gestion des crises. Il craint notamment que des stablecoins difficiles à convertir en dollars en période de stress ne se déplacent vers des juridictions plus strictes, comme le Royaume-Uni.

Cette inquiétude explique pourquoi la BoE ne veut pas simplement copier les modèles étrangers. Elle cherche à éviter une situation dans laquelle le Royaume-Uni deviendrait le point de sortie ou de rachat privilégié lors d’une ruée sur un stablecoin international. L’assouplissement éventuel des règles devra donc rester compatible avec cette priorité : préserver la confiance dans la monnaie et empêcher les arbitrages réglementaires dangereux.

Ce que les entreprises crypto attendent maintenant

Les émetteurs potentiels, les plateformes de paiement, les banques et les fintechs attendent désormais des précisions concrètes. Une ouverture de principe ne suffit pas : il faudra savoir quels plafonds seront maintenus, comment les exemptions fonctionneront, quelle part des réserves restera non rémunérée, et à quel rythme les stablecoins pourront passer d’un régime non systémique à un régime systémique.

Pour les acteurs crypto, l’enjeu est aussi commercial. Un stablecoin en livre sterling n’aura de valeur que s’il peut être utilisé sans friction par les consommateurs, les entreprises et les prestataires de paiement. Des limites trop visibles pourraient décourager l’adoption avant même le lancement. À l’inverse, un cadre clair et crédible pourrait permettre au Royaume-Uni de créer une alternative locale aux stablecoins dominés par le dollar.

Un compromis probable, mais encore incertain

La direction la plus probable est celle d’un compromis. La Banque d’Angleterre devrait conserver des exigences fortes sur les réserves, la liquidité et la gouvernance, tout en cherchant une méthode plus pratique pour encadrer la croissance des stablecoins. Les plafonds pourraient être ajustés, remplacés par des mécanismes de transition ou complétés par des exemptions plus flexibles.

Le message envoyé au marché est néanmoins important. La BoE ne ferme pas la porte aux stablecoins. Elle cherche à construire un régime qui protège le système financier sans étouffer une technologie de paiement encore émergente. Si le Royaume-Uni trouve cet équilibre, il pourrait devenir l’un des rares marchés capables d’accueillir des stablecoins réglementés à grande échelle tout en conservant une supervision de banque centrale.

Note éditoriale : cet article est une synthèse journalistique et pédagogique d’informations publiques sur la réglementation britannique des stablecoins, la Banque d’Angleterre, la FCA et les débats en cours sur les paiements numériques. Il ne constitue pas un conseil juridique, financier ou d’investissement.